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Les premiers peuples

À Montréal, un jour de septembre 1999, vers le marché Bonsecours, alors que je flânais, une vieille femme de la tribu des Montanais m'aborda et me fit une prédiction disant à peu près ceci :

"Tu vas retourner dans ton pays, mais tu n'as plus d'attaches, tu reviendras ici et tu iras loin, là où il y a beaucoup de spiritualité".

Fin novembre, je rentrais en France précipitamment pour une affaire de famille. L'année suivante, je revins à Montréal pour travailler, mais le projet mis plus longtemps que prévu à démarrer. N'ayant pas grand chose à faire, je me rendis à la gare centrale pour me renseigner sur les horaires des trains pour Québec. Là, je vis une exposition sur le grand train Canadian. S'offrait à moi la possibilité de traverser le Canada d'est en ouest en train ! La ville de Québec fut vite oubliée, je m'offrais un super voyage en Silver class de trois jours et trois nuits façon Orient Express, mettant en sourdine le projet de travail pour un temps.
Je me rendis donc à Toronto pour prendre ce train mythique à destination de Vancouver. Je vivais, à mon tour, ce que j'avais lu à propos des premiers voyages en train. Les couchettes à rideaux, les salons, la réservation d'un service pour le wagon-restaurant et surtout les compagnons de voyage qui, en ce qui me concerne étaient deux vieilles dames adorables semblant sorties d'un roman d'Agatha Christie.
Arrivé à Vancouver, une de mes compagnes de voyage me conseilla de visiter Victoria sur l'Île de Vancouver, en me vantant la beauté des lieux et me proposa de rencontrer un de ses amis natifs qui pourrait me servir de guide.
J'acceptais volontier de m'y rendre et sur un des ponts du ferry à destination de Swartz Bay, en voyant l'île se profiler, me revint en mémoire la prophétie de la vieille Montanaise. Effectivement je n'avais plus d'attaches en France suite à mon retour de novembre dernier, j'avais vraiment besoin de changer d'air et j'allais sur l'île aux totems. Arrivé sur place, mon guide, recommandé par ma compagne de voyage ouvrit le cercle et ses quatre directions, c'était le début de mon aventure "indienne" et la rencontre de deux grands amis Denis et Wade qui organisèrent mon long séjour et mon initiation.
Il ressort de ce très grand voyage, à tout point de vue, un énorme bouleversement, initié au contact de ces peuples authentiques que je vais essayer de vous faire connaître.

Les premiers peuples (First people) de la Côte nord ouest du Canada étaient avant tout pêcheurs, chasseurs et cueilleurs, ils n'ont jamais développé de systèmes d'agriculture, car ils n'en avaient pas besoin. Ils vivaient essentiellement de ce que l'Océan Pacifique, dans cette région, a en abondance ; fruits de mer, poissons et de ce que la forêt humide produit comme fruits, baies, légumes sauvages et gibiers. Cette même forêt fournissant aussi le bois de cèdre rouge, arbre très ligneux, qui permet la fabrication de vêtements, de paniers, et aussi de détacher des planches dans les troncs abattus avec de simples coins, pour construire des maisons longues communautaires et les canoës pour la pêche à la baleine.

Si on peut parler de civilisation, alors, celle-ci à été très évoluée, comparable à celle des Pueblos d'Arizona. Les bijoux et les paniers sont d'une finesse remarquable de même que les masques articulés, les costumes de cérémonie et les couvertures sont impressionnants par le graphisme employé et sa complexité. Les totems et les canoës anciens montrent leur parfaite maîtrise de la sculpture du bois.

Leur mode de vie était régit par des règles trés anciennes et pour la plupart toujours actuelles.

L'organisation sociale :
C'est un système compliqué matrilinéaire de fratries (la tribu est divisée en fratries, elles-mêmes divisées en clans, les enfants en naissant sont intégrés au clan de leur mère).
Quatre degrés organisent la hiérarchie :
- La reine ou plutôt celle née Sigidmhana'a (princesse ou matriarche), chef de la tribu, la notion de reine ayant été adaptée après la reconnaissance de la Grande grand-mère blanche, la reine Victoria lors de la création de la colonie européenne sur l'île de Vancouver en 1845.
- Les nobles : tous ceux qui ont une origine familiale soit la plupart des membres d'une tribu
- Les communs : ceux qui ne peuvent prétendre à une origine et les esclaves comme faisant partie intégrante d’une famille royale ou noble.
-Les esclaves : capturés lors d'une guerre, ou pour cause de dette.

Les signes physiques d’appartenance à une lignée royale ou noble :
-Les "Earspol" : pièce ronde, souvent en nacre, insérée dans le lobe des oreilles.
-Les "Labret" : petite pièce ronde en bois insérée dans la lèvre inférieure pour les femmes.
-Le front artificiellement aplatit pendant l’enfance.

Le système de clans :
La tribu est divisée en deux ou quatre fratries, elles-mêmes divisées en clans. Ainsi, chez les Aida, la tribu est divisée en deux fratries, celle du Raven et celle de l'Aigle. Ces deux fratries divisées en clans, le Raven, l'Aigle, la Grenouille, le Castor, l'Ours. Ces groupes locaux formant seuls ou à plusieurs des villages, ainsi un groupe identifié dans un village ne se trouve nulle part ailleurs.
Chaque clan habitant dans une maison-longue ornée d'un totem, véritable armoirie, indiquant l'origine du clan et les prérogatives de son chef. Le chef du clan organise les emplacements des familles dans la maison-longue. Lui-même et sa famille se réservant le fond de la maison où se trouve aussi le trésor du clan comme les couvertures et les Copper.
L'origine du clan est basée sur le surnaturel et autres êtres spirituels ayant la forme d'animaux et d'oiseaux, considérés comme étant les ancêtres des clans. Chaque origine apportant un triple système de Crest, de Wonder, et de privilèges.

Le Crest (blason):
il représente un engagement avec le monde des esprits et inclut le droit de propriété de certains lieux, le nom, le droit à certains dessins et sculptures totémiques et d'importantes prérogatives. Ce droit est dit "avoir été payé par la vie". Si une légende raconte qu'un ancêtre à été tué par un animal, les descendants de cet ancêtre peuvent utiliser cette image comme un Crest.

Le Wonder :
deux mots Naxnox et Wonder, évoquent le surnaturel. Naxnox désigne les êtres surnaturels au sens propre. Pour faire une distinction avec la culture se rapportant au surnaturel, comme les danses masquées, on emploie le mot de Wonder.

Les privilèges :
Ils ont pour but d'identifier les membres de l'élite. Il y a quatre sociétés secrètes dans lesquelles les enfants d'origine royale ou noble sont initiés dès l'enfance : Mila (les danseurs), Nulim (les mangeurs de chiens), Ludzista (les destructeurs), et Xgyedmhalait (les cannibales)

Le mariage :
Souvent arrangé pour des raisons politiques, il suit une règle bien définie. Les enfants sont affiliés au clan de la mère. Quand un homme veut se marier, Il paie un dû au père de sa future femme avant le mariage, puis quand le premier enfant naît, le clan de la mère redonne la somme payée avant le mariage au mari. Ceci, en conséquence, casse le mariage, permettant à l'épouse de rester avec son mari ou de le quitter. Ces règles interdisent le mariage au sein d'un même clan. Le mariage entre les fratries composantes d'une tribu est interdit car considéré comme inscestueux.

La propriété :
La possession d'un territoire, les Clans, les Crest sont tenus par des groupes de parenté partageant un nom et une tradition de descendance d'un ancêtre commun. Les rangs et les privilèges hérités sont d’une grandes importances. Les chefs et les nobles portants des noms de hauts rangs (comme Thunderbird) contrôlaient les droits d'accès aux territoires et aux personnes. Les communs n'ayant pas d'ancêtre pour faire valoir un titre ou un rang étaient assignés aux tâches de la communauté. Les esclaves, n'étant qu'une propriété, servaient tout le monde.
On ne peut pas dire que les peuples de la côte Nord-ouest aient développé la démocratie, ils ont plutôt développé la notion de richesse et de prestige. Plus le clan est riche, plus il est prestigieux, richesse par les biens, les alliances de familles et la propriété d'esclaves. La richesse d'un clan n'est pas directement liée à ses possessions, mais à sa possibilité de donner. Un homme est riche non par ce qu'il possède mais par ce qu'il donne. Le potlatch, dans son ancienne forme, était une cérémonie organisée par un clan ou une tribu. Le chef du clan transférait une partie de sa richesse aux autres pour asseoir sa puissance et son prestige, par la distribution de privilège et de nourriture, en souhaitant, recevoir à son tour, lors d'un autre potlatch organisé par un autre clan. Ce système apportait une grande stabilité économique.

L'unité de base du commerce était la couverture, toute valeur était exprimée en couverture, Le commerce entre les clans était arrangé par avance. Les couvertures étaient exposées, puis le chef du clan acheteur proposait une valeur très basse par rapport à la valeur convenue à l'avance. L'autre chef acceptait, pour montrer son désintérêt, sous-entendant que sa richesse était telle qu'il pouvait se le permettre. C'était les membres du clan du vendeur qui faisaient remonter la valeur en faisant rajouter des couvertures jusqu'à ce que la valeur convenue soit atteinte.
Une autre unité a vu le jour avec le florissant commerce des fourrures en 1845, c'est le copper (cuivre). Il a une forme de bouclier, long d'une soixantaine de centimètres et sa valeur était de 5 000 couvertures. Son surnom, car la plupart des copper ont un nom ou un surnom, était "celui qui rend la pièce vide de couvertures". Un autre copper ayant la valeur de 7 000 couvertures était appelé "tous les autres copper ont honte de le regarder".
Si un chef proposait (par stratégie) à un autre chef de clan d'acheter un copper de 7 000 couvertures, et que ce chef refusait, il perdait la face car il laissait entendre qu'il n'avait pas les moyens de l'acheter. S'il acceptait son clan devait donner 7 000 couvertures. S'il ne pouvait pas fournir ces couvertures, alors une partie du clan partait en esclavage pour un temps en paiement de la dette.

Ces peuples ont appris à tirer profit de leurs environnement, l'océan et la forêt, leur culture est issue de cet environnement, assez protégé jusque dans les années 1843. Le commerce des fourrures se faisant par les comptoirs de la compagnie de la Baie d'Hudson, celle-ci avait installé un comptoir dans le sud de l'Ile de Vancouver sous le nom de Fort Albert, qui fut renommé Fort Victoria par la volonté impériale de l'époque.
Le comptoir reçu en 1849 le contrôle de la totalité de l'île de Vancouver à condition qu'une colonie y soit installée. En 1850, le premier gouverneur de la colonie de la Couronne de l'Ile de Vancouver fut nommé.
De l'or fut découvert en Colombie-Britannique en 1858, et ce fut une ruée de chercheurs d'or venant de Californie et d'Australie qui accosta à Victoria, seul port à l'époque pour accéder aux Rocheuses.
Des maladies ont été apportées par ces chercheurs d'or notamment la grippe et les natifs en ont fait les frais. Il existe encore, dans le nord de l'île, les traces de villages avec des totems renversés, des maisons longues effondrées, des canoës en cours de construction laissés tel-quel, la population ayant été décimée.
La colonie européenne de Victoria n'avait de contact avec les natifs que pour le commerce de la fourrure, l'échange des peaux se faisant contre des outils en fer et des feuilles de cuivre. Toutefois, parmis les habitants européens de Victoria, il faut citer Emily Carr (1871-1945) laquelle, par ses peintures a témoigné de la culture des autochtones en peignant les totems et des scènes de villages.
En 1871, Victoria devint la capitale de la province de Colombie-Britannique établissant ainsi définitivement les colonies Européennes.
Victoria est maintenant une très jolie petite ville très britannique avec une mentalité "so british", comme dans le reste de la province. Cette quiétude ultra-entretenue ne tolère aucune remise en cause, une sorte d'apartheid de fait existe et les natifs ne sont connus que par ce qu'ils peuvent attirer comme touristes dans les galeries d'art ou les musées.
Ce petit Landerneau à toutefois été un peu ébranlé par la venue inattendue d'insoumis Etatsuniens venant des campus californiens, qui fuyaient la conscription et la guerre du Viêt-Nam.
Ce sont des communautés "Flower power" qui ce sont installées sur l'île, vivant en autarcie dans des maisons construites en bois flottés, troquant si nécessaire des œuvres graphiques sérigraphiées et de l'artisanat. Ce procédé de sérigraphie très bon marché va permettre de diffuser aussi des dessins de natifs les faisant ainsi connaître autant que les totems sculptés. Il y a eu un moment de prise de conscience de part et d'autre, toutefois les natifs avec leur culture se sont démarqués très rapidement des communautés "Flower power" qui ne pouvaient les suivre.
Ce qui reste de cette époque est l'usage de la sérigraphie par les artistes autochtones qui contrôlent ainsi la production des dessins. Il ne faut oublier que certains dessins et sculpture, sont réservés au Crest et qu'ils ne peut-être admis de brader le Wonder.
C'est peut-être la réalisation d'une prophétie qui dit ; "c'est le fils de l'homme blanc qui nous rendra raison, il aura les cheveux longs comme ceux de nos peuples".
La mentalité européenne particulière issue de l'histoire de la colonie de l'île de Vancouver, vis-à-vis des natifs, est si bien ancrée, que de nos jours les forêts humides de l'île sont déboisées en coupe à blanc pour du bois d'œuvre sans aucun égard pour la culture autochtone, et malgré les prises de conscience d'une petite partie de la population européenne telles que les communautés issues du "Flower power".
Des Cèdres rouges tricentenaires sont abattus, blessant ces peuples si respectueux de "l'esprit qui vit en chaque chose". Les forêts de l'île ne sont pas inépuisables, les coupes à blanc interdisent toutes repousses. Ce sont des milliers de troncs qui partent de l'île. On peut se demander alors, pourquoi rien n'est fait pour réguler ces coupes. Les compagnies opérent avec la bénédiction de la Province et du Gouvernement fédéral, à moins peut-être d' imaginer avec cynisme que l'île, située sur le prolongement de la faille californienne disparaîtra bientôt et que, dans ce cas, autant emporter tout ce qui peut l'être ?

Je vous conseille de voir le film de Jim Jarmush "Dead Man" avec Johnny Depp
Les dernières scènes montrent très fidèlement un village autochtone de la Côte ouest.




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